Publié dans la revue Critical Policy Studies, cet article analyse l’émergence de l’« IA fantôme » (shadow AI) au sein des administrations publiques canadiennes et québécoises. S’appuyant sur 16 entretiens semi-structurés menés auprès de fonctionnaires fédéraux et provinciaux, cette étude analyse les utilisations non autorisées ou non divulguées de l’intelligence artificielle (IA) en tant que dispositif de gouvernance qui façonne la gestion des affaires publiques et la répartition de l’expertise. La recherche mobilise la sociologie politique constructiviste et les études critiques de l’IA afin de montrer comment l’adoption de l’IA réorganise les rapports de pouvoir au sein de l’administration publique. Deux études de cas contrastées sont présentées. Au Québec, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique incarne une approche centralisée, axée sur le « contrôle par décret », tandis qu’au niveau fédéral, un modèle décentralisé et permissif tolère l’expérimentation locale et l’utilisation d’outils open source. Dans ces deux cas, l’IA « fantôme » apparaît comme une caractéristique constitutive de la conduite des affaires publiques fondée sur l’IA. L’article soutient que l’ontologie de type « boîte noire » de l’IA, combinée à une expertise décentralisée, renforce les niveaux de secret d’État. En fin de compte, l’IA « fantôme » contribue à l’émergence d’un « État à plusieurs niveaux », caractérisé par l’expérimentation, l’opacité et une gouvernance adaptative.

